L'Étranger de Camus : le soleil, le meurtre et l'anti-héros absurde
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L'Étranger de Camus : une analyse de la scène du meurtre
Camus écrit L'Étranger en 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale. Nombre de ses œuvres seront marquées par cette guerre et par les sentiments nés de l'absurdité du monde et du besoin de révolte face aux crimes commis par l'humanité. L'Étranger fait partie de ce que Camus appelle « le cycle de l'absurde » et qui transpose en roman sa philosophie de l'absurde, selon laquelle l'existence n'a pas de sens. Dans cet extrait, Meursault commet un meurtre, tuant un Arabe à la plage. Il ne semble pas avoir pleinement conscience de son geste, comme s'il n'était qu'une marionnette aux mains d'un destin plus fort que lui, auquel il ne peut échapper.
Meursault est-il un héros ? On verra comment ce personnage est dominé par ses sensations physiques et par son destin tragique et absurde, et comment il devient un anti-héros.
Le soleil, troisième acteur de la scène
Le soleil, qui apparaît dès la première phrase, est sans nul doute le troisième acteur de cette scène de meurtre. On rencontre le mot « soleil » cinq fois dans ce passage, et il est également présent à travers ses deux manifestations principales : la chaleur (brûlure, sueur, brûlante) et la lumière (étincelante, éclatant). C'est lui qui semble déclencher tous les événements. C'est « à cause de cette brûlure » (celle du soleil) que Meursault fait « un mouvement en avant », ce qui provoquera en retour le geste de l'Arabe qui sort un couteau.
C'est contre le soleil, clairement hostile, que semble se défendre Meursault, plus que l'Arabe lui-même. Si Meursault cherche à se défendre, c'est qu'il endure un véritable tourment physique. Ses sensations douloureuses sont mises en avant tout au long de l'extrait : « rideau de larmes », « mes yeux douloureux ». On remarque qu'il est surtout question du visage du protagoniste : « front » apparaît trois fois, « yeux » deux fois, « cils », « sourcil » une fois.
La souffrance ressentie par le narrateur est symbolisée par des comparaisons avec des armes (« lame », « glaive », « épée »), qui renvoient certes au « couteau » de l'Arabe, mais qui sont en réalité les comparants de la lumière du soleil, le véritable agresseur. L'agression du soleil n'est pas seulement visuelle mais aussi auditive, car le narrateur sent des « cymbales du soleil sur mon front », ce qui indique qu'il entend un bruit assourdissant et extrêmement désagréable.
Un personnage qui subit plutôt qu'il n'agit
Le lecteur a accès surtout aux sensations physiques du personnage. Il est intéressant de remarquer que Meursault semble ainsi subir plutôt qu'agir, comme s'il était un héros tragique non maître de son destin.
C'est le soleil qui semble être à l'origine des actions. Même si ce mouvement n'a pas de signification, il prend ici une importance démesurée, comme le souligne la répétition du mot pas : « un pas, un seul pas ». C'est alors que tout s'enchaîne : l'Arabe tire son couteau, où se réfléchit le soleil qui éblouit Meursault. La troisième étape est marquée par une formule d'emphase : « C'est ici que tout a vacillé » : ce sont à présent tous les éléments naturels qui semblent se liguer contre lui, dans ce qui ressemble à une apocalypse : « la mer a charrié », « le ciel s'ouvrait ». Une autre formule d'emphase souligne la quatrième étape, le coup de revolver : « c'est là… que tout a commencé ». Enfin, c'est le connecteur logique « alors » qui signale la dernière phase.
À aucun moment Meursault ne semble avoir le choix de ses actions : le seul geste qu'il fait, et qu'il regrette aussitôt (« Je savais que c'était stupide »), ressemble à un geste instinctif mais provoque toute une série d'événements dont il semble être le spectateur impuissant. Même le coup de revolver est indépendant de sa volonté : ce n'est pas lui qui appuie sur la gâchette, mais la gâchette qui se déclenche seule : « la gâchette a cédé ». Il semble en quelque sorte manipulé par les objets et par son environnement.
L'aveuglement, une résonance avec Œdipe
La dimension tragique de la scène est également présente sous la forme d'un thème qui n'est pas sans rappeler Œdipe, à savoir l'aveuglement. Si Œdipe se crève lui-même les yeux pour se punir, ici c'est un élément extérieur, le soleil, qui aveugle le personnage. Il aveugle à la fois par sa lumière, vue comme une longue lame étincelante, et par sa chaleur, qui fait transpirer Meursault : la sueur lui coule sur les yeux et les couvre : « d'un voile tiède », « rideau de larmes ». Ce n'est qu'après avoir tiré la première fois que Meursault voit de nouveau. Le voile se lève et il prend conscience de son geste et de ses implications : « J'ai compris ».
Meursault apparaît à bien des égards comme un anti-héros, même si son acte l'amène à ce qui semble être une prise de conscience.
Pourquoi Meursault ne peut être un héros tragique
Meursault ne peut acquérir un statut de héros tragique car rien n'explique son geste. Dans cet extrait, on le voit tirer ces quatre balles de sang-froid, sans manifester d'émotion, et comme une conséquence logique de ce qui précède, comme le montre le connecteur « alors ». Le plus-que-parfait « j'avais été heureux » montre bien la rupture entre le passé et la situation présente, et il se rend soudain compte de ce qu'il perd : l'« équilibre » et le bonheur. C'est sans doute la raison pour laquelle il tire encore quatre fois : après le premier coup, il prend conscience que son acte est irrémédiable. Il prend alors une décision qui lui appartient, comme le révèle la position du pronom personnel « je » en sujet : « J'ai tiré encore quatre fois ». Il assume ainsi le premier coup, presque involontaire, en allant jusqu'au bout : il prend en charge la situation, tout en étant lucide sur ce qui en découlera : « c'était comme quatre… malheur ».
La position de cette scène de meurtre dans l'œuvre est significative : elle marque une nouvelle phase de la vie du protagoniste. Meursault comprend que sa vie avait été heureuse. Cette transformation se lit jusque dans le style du narrateur, qui n'hésite pas à décrire les événements dans un registre épique : « Il m'a semblé… feu ». Il utilise de nombreuses métaphores (« le glaive éclatant » pour la lumière du soleil, « ce rideau de larmes et de sel » pour la sueur) et des formules abstraites : « j'ai secoué la sueur et le soleil ».
Un tournant dramatique : de la domination à la révolte
C'est un véritable tournant dramatique dans l'œuvre : la vie de Meursault ne pourra plus jamais être la même. Bien qu'il semble tout d'abord dominé par les choses et les événements, la fin du passage montre qu'il accepte son sort et même qu'il le revendique. Meursault choisit finalement d'affronter l'absurde et d'assumer son destin. Paradoxalement, c'est un geste libératoire : il ne subit plus, il agit. Meursault rejoint ainsi les héros du « cycle de la révolte » de Camus : ce n'est qu'une fois que l'absurdité du monde est acceptée que nous pouvons accéder à la lucidité et agir.